Pourquoi On Demande 8 à 10 Langages de Programmation dans Les Annonces Alors Qu'On Ne Le Ferait Jamais Ailleurs ?

Une critique de l'absurdité des critères d'embauche en tech : demandez-on vraiment ça en médecine ou en linguistique ?

Par l'équipe Sinra

Le Syndrome de L’Énumération

Ouvrez LinkedIn. Cherchez un poste de développeur. Voici ce que vous verrez :

« Nous cherchons un Senior Backend Developer avec une solide expérience en PHP, Python, JavaScript, Go, Rust, SQL, Git, Docker, Kubernetes, AWS, GCP, MongoDB, PostgreSQL, Redis, RabbitMQ, Elasticsearch, et une bonne compréhension des patterns microservices. »

Et voilà. Un seul poste. Dix à quinze technologies. Parfois plus.

Maintenant, faites l’exercice simple : imaginez ces exigences dans d’autres domaines.

En Médecine

Cherchez une annonce pour un chirurgien :

« Nous recherchons un chirurgien général avec 10 ans d’expérience minimale en chirurgie cardiaque, neurochirurgie, chirurgie pédiatrique, orthopédie, gastro-entérologie, urologie, ophtalmologie, ORL, stomatologie, et dermatologie chirurgicale. »

Vous feriez quoi ? Vous ririez. Ou vous appelleriez un avocat en droit du travail. C’est absurde.

Un chirurgien cardiaque, c’est un chirurgien cardiaque. On ne lui demande pas de faire de la neurochirurgie en parallèle. Et si on le fait, on le paie comme deux personnes. Point barre.

Pourtant, en informatique, on demande exactement ça : être expert en trois domaines simultanément, au même salaire.

En Linguistique

Imaginez une annonce pour un traducteur :

« Nous cherchons un traducteur professionnel parlant couramment l’anglais, l’espagnol, le français, l’allemand, le mandarin, le japonais, et l’arabe. Minimum 5 ans dans chaque langue. »

C’est du délire. Un traducteur spécialisé, c’est déjà une carrière. L’anglais-français ? Cinq ans. L’anglais-mandarin ? Autres cinq ans. Ajouter sept langues à ça, c’est… impossible.

Et pourtant, c’est exactement ce qu’on demande aux développeurs.

En Droit

Consultez les annonces pour des avocats :

« Cabinet juridique cherche avocat spécialisé en droit commercial, droit du travail, droit administratif, droit pénal, droit de la famille, propriété intellectuelle, et contrats internationaux. »

Sérieusement ? Les cabinets ont des département. L’expert en PI ne plaide pas les divorces. L’avocat en droit du travail n’a pas suivi les cours de droit pénal en détail. On embauche des spécialistes. Précis. Focalisés.

Pourquoi C’est Devenu Normal en Tech ?

Trois raisons.

1. Le Recruteur Ne Comprend Rien au Métier

Le pire, c’est souvent vrai. Un recruteur généraliste voit une annonce provenant du directeur technique. Elle liste « Python, C++, Go, Rust ». Le recruteur, il sait pas que C++ c’est pour les systèmes embarqués, Go c’est pour les services backend, et Rust c’est une obsession actuelle. Il regarde juste… y a des trucs listés. Il les entasse. Il imagine que plus = mieux.

Résultat : Une annonce pour trois postes différents, écrite comme si c’était un seul.

2. Les Responsables Techniques Paniquent

L’autre explication : le CTO a peur. Il a vu une startup à côté perdre un développeur qui était le seul à maîtriser Kubernetes. Alors il dit : « Nous avons besoin de quelqu’un qui soit capable de tout faire. »

Traduction correcte : « Nous gérons mal notre risque technique. »

Solution : Documenter. Former. Partager la connaissance. Pas demander à une seule personne d’être une encyclopédie vivante.

3. La Concurrence À La Baisse

Les salaires informatiques stagnent dans beaucoup de pays. Alors, comment attirer les gens ? En exigeant plus de qualifications. Ça repousse les candidats faibles… et les candidats forts aussi, parce qu’ils savent que ces listes sont du bluff.

Résultat : Personne ne correspond. Le CTO se plaint qu’« il n’y a plus de bons développeurs ». Faux. Il demande juste l’impossible.

Le Coût Réel

Imaginez une équipe médicale qui disait :

« Tous nos docteurs doivent parler couramment huit langues, et en plus assurer les urgences, la chirurgie, la pédiatrie, et les soins palliatifs. Salaire : celui d’un médecin généraliste. »

Aucune équipe médicale décente ne ferait ça. Parce que ça s’appelle du surmenage et de l’exploitation.

En informatique, on appelle ça une « offre d’emploi compétitive ».

Ce Qu’Il Faudrait Faire

Regarder comment les vraies industries gèrent ça :

Médecine : Vous embauchez un cardiologue pour être un cardiologue. S’il veut apprendre la neurochirurgie, c’est une formation supplémentaire, payée.

Droit : Vous embauchez un avocat en droit commercial. Il ne plaide pas le pénal.

Linglistique : Vous embauchez un traducteur anglais-français. Il ne traduit pas du mandarin.

Aviation : Vous embauchez un pilote Boeing 747. Il ne passe pas d’examen Airbus sans formation supplémentaire.

En Informatique, Il Faudrait

Option 1 : La Spécialisation

Cherchez un développeur Python solide. Cherchez un spécialiste Kubernetes. Cherchez un expert PostgreSQL. Payez-les selon leur niveau. Mélangez-les en équipes qui se complètent.

Option 2 : La Formation

Vous embauchez un bon développeur JavaScript. Il bosse chez vous pendant deux ans, apprend Node.js, puis grandit vers le backend. Vous l’avez développé. C’est un investissement.

Option 3 : L’Honnêteté

Si vous cherchez vraiment un polyglotte, dites-le. Et payez comme une personne qui fait trois boulots. Pas un.

Le Signal Qu’Envoie Cette Pratique

Quand une entreprise liste 10 langages pour un poste, elle dit en réalité :

  • « Nous ne savons pas vraiment ce que nous voulons »
  • « Nous gérons mal nos architectures »
  • « Nous ne formons pas nos gens »
  • « Nous payons moins que le marché, donc on demande plus »
  • « Nous n’avons pas de plan technique clair »

Les bons développeurs ? Ils lisent ça et partent. Ils postulent chez les entreprises qui ont organisé leur tech proprement.

L’Hypocrisie Finale : Le CV Du Postulant Qui Énumère Tout

Voici ce qui résume parfaitement l’absurdité.

Un développeur lit cette annonce monstrueuse. Il pense : « Bon, ils veulent tout ça. Je vais montrer que je maîtrise Python, Go, Rust, Kubernetes, AWS, GCP, MongoDB, PostgreSQL, Redis, et RabbitMQ. Je vais le mettre dans mon CV. »

Qu’est-ce qui se passe ensuite ?

L’entreprise le remet en question. En entretien :

« Dis-moi… tu dis que tu maîtrises Rust, mais on voit seulement un petit projet hobby sur GitHub. Et tu dis connaître AWS ET GCP ? Comment ça ? C’est bizarre que tu touches à tout. Généralement, ceux qui ont une vraie expertise se spécialisent. »

C’est correct. L’entreprise a raison de douter.

Parce que c’est impossible de vraiment maîtriser 8 à 10 langages au même niveau. Vous ne pouvez pas être expert en Python et en Rust. Pas vraiment. Pas avec une depth équivalente. Ou alors vous passez 80 heures par semaine à vous former, ce qui n’est pas viable.

Le Paradoxe

L’annonce dit : « Nous voulons quelqu’un qui maîtrise 10 technologies. »

Le CV du candidat dit : « Je maîtrise 10 technologies. »

L’entreprise répond : « Ouais… on y croit pas trop. Vous êtes trop généraliste. Nous voulons de la profondeur. »

C’est un piège.

L’annonce est écrite de manière à repousser les candidats honnêtes. Ceux qui disent :

« Je suis vraiment bon en Python. J’ai 8 ans sur Python. Je maîtrise aussi JavaScript et un peu de Go. Mais c’est ça, ma stack. »

Ceux-là, ils ne postulent pas. Parce qu’ils savent qu’ils vont se faire jeter avant même l’entretien.

Qui va postuler ? Trois catégories :

  1. Les juniors naïfs : Ils pensent vraiment qu’ils peuvent apprendre tout ça. Spoiler : ils vont burn out en 6 mois.
  2. Les bullshitters : Ils ont gonflé leur CV, ils prétendent maîtriser des trucs qu’ils ont juste effleurés. Ils font semblant.
  3. Les autres recruteurs qui lisent le job et se disent : « Tiens, il y a 5 postes en 1 ici. »

Et donc vous finissez avec :

  • Des juniors surmenés qui font du mauvais code
  • Des imposteurs qui mentent
  • Personne pour vraiment faire du bon travail

C’est un filtre qui sélectionne pour le mensonge, pas pour la compétence.

La Comparaison Avec D’Autres Domaines (Encore)

Imaginez le même jeu en médecine.

L’annonce dit : « Nous voulons un cardiologue avec 10 ans en cardiologie, 10 ans en neurochirurgie, et 10 ans en pédiatrie. »

Un vrai cardiologue se dit : « Non merci, c’est du bluff. Je n’applique pas. »

Qui applique ? Les charlatans qui disent « ouais j’ai les bases en tout » et qui vont vous tuer un patient.

En droit, c’est pareil. L’annonce délirante repousse les vrais spécialistes et attire les généralistes qui vont faire du mauvais travail.

En informatique, on a juste… accepté ça.

En Conclusion

Non, les offres d’emploi en informatique ne sont pas comparables à la médecine, la linguistique ou le droit parce que « la tech évolue plus vite ». C’est une excuse. La médecine évolue aussi. Les nouvelles techniques arrivent aussi en chirurgie, en pharmacologie. Mais on ne demande pas au chirurgien d’être expert en tout simultanément.

Ce qui est devenu normal en tech, ce serait abusif partout ailleurs.

C’est peut-être le moment de se poser une question simple : est-ce que c’est une bonne pratique… ou juste une norme que personne n’a questionnée parce qu’« on fait comme ça depuis toujours » ?

Bienvenue dans l’informatique en 2026.


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